Chapitre 2 - Histoires tragiques

Icdz cavalieri

 

Saline 30 aitara N - Samedi 30 août N

Le matin alors que le soleil était déjà bien élevé, Nihit s'éveilla doucement. Elle repoussa lentement ses draps et s'étira dans son lit. "J'espère que cette créature a pu passer une bonne nuit. Je n'ai pas eu le temps de lui demander son nom." se disait-elle. La jeune blonde se leva de son lit et se dirigea vers sa salle de bain personnelle. Elle fit couler de l’eau tiède dans la vasque et fit sa petite toilette. Elle prit également un moment afin de se pomponner avant de rejoindre les autres femmes pour le petit-déjeuner. Vêtue d’une robe rouge à jupe bombée et aux broderies dorées, la jeune femme parcourut le couloir et descendit les grands escaliers. Ceux-ci menèrent à un hall, elle prit la porte de gauche pour se retrouver dans la salle à manger. Les trois demoiselles étaient déjà présentes avec Edria, debout devant une chaise. Nihit fut un peu surprise. Ces femmes n’attendaient plus qu’elle.

« Bonjour mesdemoiselles. Je suis navrée de vous avoir fait patienter. Asseyez-vous donc. (Les femmes s’exécutèrent et des serviteurs amenèrent les viennoiseries et boissons chaudes : du lait au chocolat, du café ou du thé selon les goûts de chacune.) J’espère que vous avez passez une bonne nuit. (Elles acquiescèrent silencieusement.) Aujourd’hui nous allons vous attribuer un logement. Ensuite vous remplirez une fiche pour vos vœux d’emploi.

— Euh excusez-moi, fit Monica, mais pourrions-nous savoir qui vous êtes et pourquoi sommes-nous là ?

Les deux autres femmes regardèrent Monica. Était-ce judicieux de poser de telles questions aussi promptement alors que la dirigeante leur avait accordé son hospitalité ? Mais celle-ci ne fut point offensée. Néanmoins Edria comprit que ces femmes n’étaient pas venues avec la créatrice ; à moins que celle-ci ne leur avait rien dit sur leur venue ici.

— Mon nom est Nihit, je suis la dirigeante du refuge et même de cette île appelée Eston. Vous êtes ici présente car la Créatrice vous a offert une chance de vivre la vie paisible dont on vous a privé.

— J’imagine qu’il y a un prix à payer pour cette nouvelle vie, n’est-ce pas ?

La suivante était un peu déroutée. De quoi s’agissait-il ? Elle allait peut-être enfin le savoir.

— Monica, je vous en prie, gronda Sylvanë.

— Ce n’est rien, rassura Nihit, elle a le droit de savoir. Il y a effectivement des règles à respecter. Je vous expliquerai tout cela après. D’abord, j’aimerais que vous vous présentiez. Je veux savoir votre nom, d’où vous venez et connaître votre histoire. On fait un tour de table.

Elle regarda la plus jeune qui se trouvait à sa droite.

— Oh ?! Eh bien je suis Helena et je viens d’Asgard, répondit-elle timidement.

— Que t’est-il arrivée ?

— Je me souviens seulement avoir suivi un homme étrange. J’étais malade et ce monsieur m’a dit que le seigneur Andreas offrait des soins. J’avais besoin de me soigner pour travailler et m’occuper de mes frères et soeurs.

— Que s’est-il passé ensuite ?

— On m’a mis dans une cellule et je me suis sentie très fatiguée. Il y a eu du bruit, des gens se battaient mais j’étais trop faible pour voir de qui il s’agissait. Quelqu’un m’a sorti de la cellule, je pouvais à nouveau respirer de l’air frais. Le dernier visage que j’ai vu était celui de cet homme si gentil.

— Comment s’appelait-il ?

— Je ne me rappelle pas son nom. J'ignore s’il me l’a dit un jour. Mais je sais que c’est lui qui déposait de l’argent à ma porte. Il voulait que je me soigne.

— C’était bien aimable de sa part, ajouta Sylvanë.

— Oui. J’aimerais le revoir et le remercier pour tout ce qu’il a fait pour nous.

— Ce sera peut-être possible un jour, fit la dirigeante. Et vous ?

— Je me nomme Sylvanë et je viens de Mindstone, du royaume de Molivar. (Il y eut un blanc mais le regard de Nihit l’incitait à poursuivre.) Vous tenez vraiment à savoir comment je suis morte ?

« Morte » ?! pensa Edria. Comment était-ce possible ?

— Oui brièvement, mais j’ai surtout besoin de savoir qui j'accueille dans mon refuge.

— J’étais dame de chambre au château. J’ai vu les flammes qui dévoraient le domaine à une vitesse folle. Et ce dragon noir chevauché par une des gardiennes de Laethion. Elle les a trahis. La pièce était en feu, je ne suis pas parvenue à sortir à temps. Je ne pouvais pas passer par la fenêtre sinon c’était la chute libre, il n’y avait aucune issue.

— La porte ? demanda Monica.

— La serrure avait fondu, je n’ai pas su l’ouvrir. Je me suis même brûlée la main. J’étais enfermée et j’ai fini par m’évanouir.

— Je suis navrée que cela se soit passé ainsi. 

— Ça a dû être terrible, remarqua Helena horrifiée par cette histoire.

— Je préfère ne plus y penser, répliqua Sylvanë d’un air grave.

— Et vous Monica ?

— Je n’ai jamais entendu parler d’un tel dragon. Je suppose que je suis morte avant qu’il vous attaque. Mon histoire est bien plus simple que la vôtre. J’ai juste attrapé une grave maladie et j’en suis morte.

La suivante était assez mal à l’aise en écoutant cette discussion assez singulière.

— De quoi s’agissait-il ?

— On l’appelle Influenza (= grippe de type A, mortelle pour l’homme). Elle se propage rapidement si on n’arrive pas la combattre.

— Très bien. Ce ne sont plus que de mauvais souvenirs pour vous. Prenez votre petit-déjeuner. Vous retrouverez goût à la vie et…

— Qu’est-ce que vous en savez ? s’énerva Monica. Vous nous avez fait venir ici mais nous n’avons personne. Pourquoi ne pas faire revenir nos familles ?

— Parce qu’elles ne se sont pas manifestées à la Créatrice, contrairement à vous.

« Mais de quoi parlent-elles ? songea Edria. Je n’y comprends rien ! »

— C’est qui cette Créatrice ? Pourquoi est-elle partie si vite ?

— Monica ! fit Sylvanë, outrée par l’attitude de la jeune brune.

— Ce projet est celui de la fondatrice de ce refuge. Je ne suis que son exécutante, son porte-parole. Néanmoins je n’ai pas toutes les réponses. Elle ne veut que votre bien, votre bonheur, celui qu’on vous a arraché. Elle ne pense pas à mal. Monica baissa le regard et fixa son bol de café. Cela vous semblera étrange au début, j’en conviens. Mais vous allez rencontrer du monde sur cette île. Vous commencerez une nouvelle vie avec de nouveaux repères. Son interlocutrice semblait s’être fermée à la conversation. Qu’est-ce qui vous dérange autant ?

— « Nouveaux repères », « nouvelle vie », cela paraît être facile de votre point de vue. Mais ce n’est pas vous qui devrez vous adapter à cette vie. À quelle époque sommes-nous ?

« Quelle époque ? Elle est sérieuse là ? »

— Nous sommes au vingtième siècle.

— Vingtième ?! Mais vous vous rendez compte du bond en avant que je fais ?!

— Oui j’en suis consciente. Toutefois je pars du principe que vous n’êtes pas stupide. Et que si vous avez besoin d’aide, nous sommes là en cas de besoin. Monica respira un grand coup tout en croisant les doigts. Son regard détourné traduisait son agacement. Ne soyez pas aussi hostile, vous allez compliquer les choses. Je comprends votre inquiétude Monica. Néanmoins vous n'êtes pas la seule dans ce cas-là. Rassurez-vous tout ira bien.

— Que fait-on pour la créature ? demanda Sylvanë.

— Vous, rien du tout. Hier j’ai fait convoquer des hommes pour partir à sa recherche. Elle ne doit pas rester seule. Ils viendront ce matin pour recevoir mes ordres.

— Que va-t-il lui arriver ? interrogea Helena.

— Nous allons tenter son intégration au refuge. J’espère grandement qu’elle sera coopérative.

— Et si elle refuse ? fit Sylvanë.

— Si elle refuse et qu’elle présente un comportement hostile, nous n’aurons pas d’autre choix que de sévir. Nous devrons faire appel à Inarian afin qu’elle la ramène d’où elle vient. (Helena écarquilla les yeux.) J’aimerais ne pas avoir à faire cela. Ce n’est pas notre but. Si la Créatrice l’a fait revenir, c’est qu’elle n’est pas dangereuse comme elle nous l’a assuré. Finissez de manger je vous prie ; j’aimerais que nous puissions passer à la suite sans plus tarder. »

Les femmes déjeunèrent en silence. Les explications de la dirigeante n’avaient pas convaincu Monica. Comment retrouver goût à la vie alors qu'on est seule ? Après le repas, Edria s'occupa de la suite pour le logement et les vœux d'emploi. Nihit s'essuya délicatement la bouche et se leva doucement de sa chaise. Elle se dirigea vers la salle du trône pour attendre les convoqués. Ceux-ci arrivèrent en même-temps et posèrent un genou à terre.

« Nous voici selon vos ordres Dame Nihit, fit Argol.

— Je vous ai convoqué parce qu'une créature mi-femme mi-scorpion rôde dans les parages. J'aimerais que vous la trouviez. Elle ne doit pas circuler ainsi en fugitive sur Eston. Je ne voudrais pas qu'elle fasse peur aux citoyens.

— Nous la trouverons et l'abattrons Dame Nihit.

— Non ce n'est pas ce que je vous demande. À son arrivée elle a été quelque peu effrayée. Ne soyez pas offensif envers elle sinon il est certain qu'elle se défendra. J'aimerais m'entretenir avec elle pour lui expliquer l'offre de la Fondatrice. 

— Amener une telle créature ne sera pas aussi simple. J'aurais plus vite fait de la transformer en pierre.

— Argol je vous en prie, ne soyez pas aussi défaitiste. 

— Vous rendez-vous compte de l'ampleur de cette mission ? 

— Oui je pense bien que ce ne sera pas chose aisée de l'amener auprès de moi. Je ne vous donnerai aucun délai. Je ne vous demande pas de vous mettre en danger. Tentez de parlementer avec elle.

— C'est la première fois qu'on s'en prend à un tel monstre. Nous devons réfléchir avant d'agir. Savoir quoi lui dire pour l'attirer ici.

— La Créatrice ne lui veut aucun mal. J'aimerais qu'elle le comprenne et qu'elle vive parmi nous.

— Sans vouloir vous offenser Dame Nihit, continua Hagen, je doute qu'une telle bête puisse cohabiter avec nous.

— Je ne suis pas d'accord. Néanmoins elle restera sauvage tant que nous la considérerons comme un monstre ou une bête. C'est aussi une femme avec un coeur qui bat. Je souhaiterais que vous ne l’oubliiez pas. La Fondatrice voudrait qu'elle trouve l'amour qu'elle n'a jamais eu. Si elle est hostile, ne tentez rien et venez m’en avertir.

— Comme vous voudrez, fit Hagen un peu perplexe. Nous autorisez-vous à porter nos armures pour cette mission ?

— Oui je préfère que vous soyez protégé. Je vous permets de les revêtir. Maintenant vous pouvez disposer. »

Les deux chasseurs se retirèrent respectueusement. Cependant ils avaient des doutes concernant cette créature. Elle pouvait être dangereuse pour le refuge. La dirigeante en était-elle consciente ? D’abord il fallait la trouver, ensuite réfléchir à comment la capturer. Et si les choses tournaient mal, ils n’auraient pas d’autre choix que de la tuer. Peu importe ce qu’en dira Nihit, la sécurité passait avant tout.

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