Rasgado - Chapitre 7 : Fin de la traque

Aldebaran

 

Gurnes 4 sordiva N – Jeudi 4 septembre N

J’aurais préféré me retrouver seule avec lui. Pourquoi doit-il rester l’autre asperge ?
Anna regarda au sol et constata que sa lame y gisait encore.
— Tu n’as toujours pas ramassé cette épée ? Quand comptes-tu le faire ? Je ne vais pas t’attendre éternellement !
Rasgado la considéra et répliqua sans crainte.
 Tu n’attaqueras pas.
Elle garda les sourcils froncés, vexée par tant d'assurance.
 Qu’en sais-tu ?! Je peux me jeter sur toi à tout moment.
En espérant ne pas me retrouver à nouveau dans ses bras. Rien que d’y penser, je suis troublée. De quoi ai-je peur ?
Une sensation à la fois étrange et chaleureuse envahit sa poitrine.
Encore cet emballement. Comment parvient-il à me manipuler le cœur ?
Elle l'observa dans les yeux.
Quel est son élément pour posséder un tel pouvoir ?
 Tu ne bouges pas d’un pouce. Serais-tu perturbée ?
Il se paie ma tête encore une fois.
 Je me méfie de toi.
 Je l’avais remarqué. Il ne me semble pas être indigne de confiance.
Il s’avança sous la surveillance de la bi-morphe.
 Après l’humiliation que tu m’as fait subir !
Il ramassa l’épée et reprit en se relevant.
 C’est toi qui l’as voulu. Et je n’avais aucune intention de t’humilier, simplement de te neutraliser. Je suis navré que tu l’aies ressenti de cette manière. Mais je t’assure que tu n’as pas à nous craindre.
De son côté, Spartan s’impatientait.
Ça va durer longtemps leur histoire ?
 Pourtant j’ai vu une conversation entre Argol et Nihit. Il lui a dit qu’il me tuerait ! Je ne peux pas te croire !
 Es-tu certaine de ce que tu as vu ? Même si c’était ce que voulait Argol, la dirigeante ne le permettra pas. Elle te veut en vie.
— J’ai plus de valeur en vie ?
— Tu es certainement plus intéressante vivante que morte.
La créature resta inchangée, le regard méfiant à souhait. Elle se souvenait des paroles d’Obsina : « Je t’avais bien dit que certains rusaient, prêts à se jouer de toi. »
— Peux-tu contrôler les émotions des autres ?
Rasgado fut étonné.
— De quoi parles-tu ?
— Depuis ton arrivée, j’ai le cœur qui s’emballe. Est-ce toi qui le provoques ?!
Il s’approcha encore et se tenait qu’à quelques centimètres d’elle.
Il n’a pas peur et est terriblement effronté.
Le chevalier ne répondit pas tout de suite, préférant la contempler pendant qu’elle restait calme. D’abord cette séparation entre ce corps animalier et la partie humaine. Il remonta au nombril, la poitrine qui se soulevait au fil de sa respiration, son cou, ses lèvres à peine ouvertes, ses yeux bruns déconcertés.
Qu'est-ce qu'il regarde comme ça ?
— Si ton cœur s’emballe en ma présence, alors il se peut que j’y sois pour quelque chose. En revanche, ce n’est pas volontaire.
Elle arqua un sourcil.
— C’est-à-dire ?
— Je ne fais rien de spécial. Je n’ai pas le pouvoir de contrôler les émotions des autres.
— Dans ce cas, qu’est-ce que c’est ?
— Je ne peux t’affirmer quoi que ce soit, Anna. Tu es la seule à pouvoir répondre à cette question. Dis-moi, dans ton ancienne vie, tu vivais seule ?
— Oui. Enfin, avec mes enfants.
— Et pas de mari ?
— Non. Je vivais cachée dans une grotte sur Placida en attendant les ordres de mon maître. J’ai adopté les enfants abandonnés par les dariennes sur la Pierre sainte. Mais... pourquoi tu me demandes ça ?
Bon. Ça va être compliqué d’y voir clair sans parler d’amour. Seulement l’entendra-t-elle ? Sait-elle ce que c’est ? Un cœur qui s’emballe lorsqu’une personne arrive devant elle, je ne vois que ce sentiment-là. Et si je me trompais ? Cette femme peut-elle aimer un homme comme les autres ? Il lui en faudrait un de son espèce. Toutefois, j’ignore s’il y a des hommes scorpion sur Eston. Nihit saura sûrement la renseigner.
— Donc, tu ne sais pas ce que produit le sentiment amoureux ?
— À l'origine, j’ai été créée pour tuer, pas pour aimer. Je suis l’œuvre de Nissa.
— Qui est-ce ?
— C'est la déesse de la révolte et de la liberté dans le royaume d'Ehor. Royaume dont Placida fait partie. Je lui servais d’objet de vengeance envers les hommes de cette île. Je doute qu’elle envisageait une vie affective pour moi.
Ils sont bien gentils ces deux-là, j’ai pas que ça à faire ! Tant pis, j’agis.
Spartan concentra son énergie et se focalisa sur une roche de taille satisfaisante. Rasgado tendit la main droite vers son interlocutrice. Or, l’arachnide recula.
Après une telle révélation, il ne peut que vouloir m’exécuter.
— Viens avec nous. Je t’en prie, fais un effort !
— Non !
Elle releva la queue et s'apprêtait à frapper lorsqu’un coup sur la tête l’assomma. La femme scorpion s’effondra dans un bruit sourd.
— Spartan ! J’avais dit de n’attaquer que si nécessaire !
— Ça l’était. Elle allait te planter son dard.
— J’aurais contré facilement son coup !
— Peu importe. Elle dort maintenant, on peut rentrer. À la base, j’étais venu chercher Argol. On l’a retrouvé, maintenant on repart.
— Et elle ? On la laisse là ?
— Elle ne comptait pas venir de toute façon ! Elle est bornée !
— Elle est effrayée par ce qu’il pourrait lui arriver !
— Eh bien, emmenons-la. Elle le verra, au refuge, qu’elle se fait de la bile pour rien.
Spartan fit léviter le corps inerte.
— Tu vois, même pas besoin de la porter. Je vais la faire flotter jusqu’au palais. »

Vorse 5 Sordiva N – Vendredi 5 septembre N

Anna ouvrit doucement les yeux dans un lieu totalement inconnu. Une pièce à peine éclairée avec ses rideaux partiellement fermés. Allongée sur le ventre, la bi-morphe se redressa sur le lit, faisant craquer le bois et en sortit. Elle examina l’endroit : une grande commode au style ancien, un lit baldaquin, des double-rideaux en velours vert. Des murs peints d’un ton clair et un gros lustre orné de gouttes en cristal suspendait au milieu du plafond. Quelqu’un l’avait installé dans une chambre de princesse.
Qu’est-ce que je fiche ici ? Non. Où suis-je d'abord ? Et où est ce chevalier en or ?
Un bruit retint soudainement son attention. Une poignée gigota et la porte s’ouvrit. La lumière du couloir éclaira une partie de la chambre.
Est-ce lui ?
Une jeune fille à robe bleue entra et regarda en direction de l'invitée, qui sembla déçue.
Oh non, c’est qui encore celle-là ?
« Bonjour, je m’appelle Edria. Je suis la suivante de Dame Nihit.
La créature ne répondit pas. De là où elle se tenait, elle pouvait sentir la peur qu’elle procurait chez la demoiselle.
— J’attendais votre réveil, dit-elle d'une voix tremblante. Il est bientôt neuf heures, le petit-déjeuner va être servi.
— On est où ici ?
— Au palais de la dirigeante.
— Et qu’est-ce que je fais ici ? Où est le chevalier ?
La demoiselle se sentit mal à l’aise.
— Dame Nihit voudrait vous parler.
— Me parler ou m’exécuter ?
Estomaquée, Edria écarquilla les yeux.
— Hum, à aucun moment elle n’a parlé de vous exécuter. Quant à ce chevalier, j’ignore à qui vous voulez faire allusion.
— Un grand homme, longs cheveux blancs, plutôt bien bâti.
— Quelqu’un correspondait effectivement à cette description hier. Rasgado, un chevalier du Taureau, si j'ai bien compris. Je suppose qu’il fait sa ronde. Il travaille du matin cette semaine.
Un discret sourire se dessina sur le minois d'Anna.
Rasgado, j’ai enfin un nom sur ce visage.
— Je vous propose de venir prendre votre repas du matin. Ensuite, nous irons voir Nihit. Vous avez rendez-vous à dix heures trente. Je vais d’abord vous montrer la salle de bain pour que vous puissiez vous rafraîchir.
La créature se laissa guider tout en se posant des questions sur les motivations de la dirigeante.
Si ce que cette fille me dit est vrai, cet esprit m’aurait donc menti depuis le début ? Elle semblait pourtant si compréhensive à mon égard.
Après un brin de toilette et le petit-déjeuner, Edria la conduisit dans la salle du trône. La dirigeante les attendait déjà. La femme scorpion la fixait en se demandant quel sera son châtiment.
« Bonjour Anna, sois la bienvenue au refuge.
La bi-morphe resta muette.
— Tu nous as donné du fil à retordre. Pour quelle raison t’es-tu enfouie ?
Voyant son mutisme incessant, la suivante prit la parole.
— Si je puis me permettre, votre Altesse, notre invitée m’a brièvement expliqué tout à l’heure qu’elle pensait être assassinée par nos semblables.
La dirigeante se pencha en avant, un air stupéfait sur le visage.
— Dans quel but ? Je t'ai fait revenir du royaume des morts. Je ne vois pas l’intérêt de te ressusciter si c’est…
— Avez-vous l’intention de m’utiliser comme une arme de guerre ?
Cette question laissa un froid. Vu l'atmosphère qui devenait tendue, Edria préféra rester discrète. Quant à Nihit, elle garda son calme, le visage impassible.
— Je ne pense pas que ce soit dans les projets de la Fondatrice. À l'instar du peuple d'Eston, tu occuperas un poste afin de subvenir à tes besoins. Ensuite, tu vivras à ta guise.
L'arachnide avait beaucoup de mal à réaliser les paroles de la dirigeante.
Cette femme n'a pas l'air effrayée par mon apparence.
Elle prit un ton sceptique.
— Je ne mérite pas cette indulgence. Je purgeais ma peine pour mes crimes. J'avoue ne pas vous comprendre.
— Ma supérieure a décidé de l’abréger et de t’accorder une seconde vie. À toi de la saisir.
— Pourquoi ferait-elle ça ? Qui est-elle ? Et comment s'appelle-t-elle ?
— Elle est celle qui a fondé notre monde. C’est elle qui en est à l’origine.
— Il s’agirait d’une divinité ?
— En quelques sortes. Quant à son nom… Personne ne le connaît, pas même moi.
— Étrange. Nous ne pouvons la nommer. Et que vais-je faire ici ? J’ai toujours vécu une vie de paria.
— Tente une nouvelle expérience avec notre communauté. N’y a-t-il pas des choses que tu aurais voulu faire dans ta précédente vie ?
— Avoir un homme. Mais qui voudrait d’un monstre comme épouse ?
— C’est une appellation très subjective. Un monstre peut aussi prendre la forme d’un être parfait, à première vue. Va avec Edria. Elle va faire les démarches nécessaires pour que tu aies ta propre maison et un emploi. Tu peux disposer. »

 

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